Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/278

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ŒUVRES POSTHUMES.

projetant en l’air comme des balles ; chaque retour sur le banc de bois me faisait un mal horrible.

Le paysan répétait de sa voix cahiie et monotone :

— Là, là, tout beau, tout beau, Moutard, tout beau.

Mais Moutard n’écoutait guère et gambadait comme un chevreau.

Nos deux chiens, derrière nous, dans la partie vide de la cage, s’étaient dressés et reniflaient l’air des plaines où passaient des odeurs de gibier.

Le baron regardait au loin, d’un œil triste, la grande campagne normande, ondulante et mélancolique, pareille à un immense parc anglais, à un parc démesuré, où les cours des fermes entourées de deux ou quatre rangs d’arbres, et pleines de pommiers trapus qui font invisibles les maisons, dessinent à perte de vue les perspectives de futaies, de bouquets de bois et de massifs, que cherchent les jardiniers artistes en traçant les lignes des propriétés princières. Et René du Treilles murmura soudain :

— J’aime cette terre ; j’y ai mes racines. C’était un Normand pur, haut et large, un peu ventru, de la vieille race des aventuriers qui allaient fonder des royaumes sur le rivage de tous les océans. Il avait environ cinquante ans, dix ans de moins peut-être que le fermier qui nous conduisait. Celui-là était un maigre, un paysan tout en os couverts de peau sans chair, un de ces hommes qui vivent un siècle.

Après deux heures de route par des chemins pierreux, à travers cette plaine verte et toujours pareille, la guimbarde entra dans une de ces cours à pommiers, et elle s’arrêta devant un vieux bâtiment délabré où une vieille servante attendait à côté d’un jeune gars qui saisit le cheval.

On entra dans la ferme. La cuisine enfumée était