Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/280

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ŒUVRES POSTHUMES.

fermés dans une étable, pleuraient et hurlaient d’une Façon sinistre. Le feu s’éteignit dans la grande cheminée. La servante était partie se coucher. Maître Lebrument dit à son tour :

— Si vous permettez, m’sieu le baron, j’vas m’mette au lit. J’ai pas coutume d’veiller tard, mé.

Le baron lui tendit la main et lui dit : « Allez, mon ami, » d’un ton si cordial, que je demandai, dès que l’homme eut disparu :

— Il vous est très dévoué, ce fermier ?

— Mieux que cela, mon cher, c’est un drame, un vieux drame tout simple et très triste qui m’attache à lui. Voici d’ailleurs cette histoire…

« Vous savez que mon père fut colonel de cavalerie. Il avait eu comme ordonnance ce garçon, aujourd’hui un vieillard, fils d’un fermier. Puis quand mon père donna sa démission, il reprit comme domestique ce soldat qui avait environ quarante ans. Moi, j’en avais trente. Nous habitions alors en notre château de Valrenne, près de Caudebec-en-Caux.

En ce temps-là, la femme de chambre de ma mère était une des plus jolies filles qu’on pût voir, blonde, éveillée, vive, mince, une vraie soubrette, l’ancienne soubrette disparue à présent. Aujourd’hui, ces créatures-là deviennent tout de suite des filles. Paris, au moyen des chemins de fer, les attire, les appelle, les prend dès qu’elles s’épanouissent, ces petites gaillardes qui restaient jadis de simples servantes. Tout homme qui passe, comme autrefois les sergents recruteurs cherchant des conscrits, les embauche et les débauche, ces fillettes, et nous n’avons plus comme bonnes que le rebut de la race femelle, tout ce qui est épais, vilain, commun, difforme, trop laid pour la galanterie.

Donc cette fille était charmante, et je l’embrassais