Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/281

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LE FERMIER.
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quelquefois dans les coins sombres. Rien de plus ; oh ! rien de plus, Je vous le jure. Elle était honnête, d’ailleurs ; et moi je respectais la maison de maman, ce que ne font guère les polissons d’aujourd’hui.

Or il arriva que le valet de chambre de papa, l’ancien troupier, le vieux fermier que vous venez de voir, devint amoureux fou de cette fille, mais amoureux comme on ne l’est pas. D’abord, on s’aperçut qu’il oubliait tout, qu’il ne pensait plus à rien.

Mon père lui répétait sans cesse :

— Voyons, Jean, qu’est-ce que tu as ? Est-tu malade ?

Il répondait :

— Non, non, m’sieu le baron. J’ai rien.

Il maigrit ; puis il cassa des verres en servant à table et laissa tomber des assiettes. On le pensa atteint d’un mal nerveux et on fit venir le médecin, qui crut remarquer les symptômes d’une affection de la moelle épinière. Alors, mon père, plein de sollicitude pour son serviteur, se décida à l’envoyer dans une maison de santé. L’homme, à cette nouvelle, avoua.

Il choisit un matin, pendant que son maître se rasait, et, d’une voix timide :

— M’sieu l’baron…

— Mon garçon.

— C’qui m’faudrait, voyez-vous, c’est point des drogues…

— Ah ! Quoi donc ?

— C’est l’mariage !

Mon père stupéfait se retourna :

— Tu dis ? tu dis ?… hein ?

— C’est l’mariage.

— Le mariage ? Tu es donc, tu es donc… amoureux… animal ?

— C’est ça, m’sieu l’baron.