Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/284

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ŒUVRES POSTHUMES.

d’foie, eune… eune… apatique. Alors j’achetai des drogues, des drogues pour pu de trois cents francs. Mais alle n’voulait point les prendre, aile ne voulait point ; alle disait :

— Pas la peine, mon pauve Jean. Ça n’s’ra rien.

Mé, j’véyais ben qu’y avait du bobo, au fond. Et pis que je la trouvai pleurant, eune fois ; je savais pu que faire, non, je savais pu. J’y achetai des bonnets, des robes, des pommades pour les cheveux, des bouques d’oreilles. Rien n’y fit. Et j’compris qu’alle allait mourir.

V’là qu’un soir’, fin novembre, un soir de neige, qu’alle avait pas quitté son lit d’la journée, alle me dit d’aller quérir l’curé. J’y allai.

Dès qu’i fut venu :

— Jean, qu’alle me dit, j’vas te faire ma confession. Je te la dois. Écoute, Jean. Je t’ai jamais trompé, jamais. Mi avant mi après le mariage, jamais. M’sieu le curé est là pour l’dire, li qui connaît mon âme. Eh ben, écoute, Jean, si j’meurs, c’est parce que j’ai pas pu m’consoler d’être pu au château, parce… j’avais trop… trop d’amitié pour m’sieu l’baron René… Trop d’amitié, t’entends, rien que d’l’amitié. Ça m’tue. Quand je l’ai pu vu, j’ai senti que j’mourrais. Si je l’avais vu, j’aurais existé ; seulement vu, rien de pu. J’veux que tu li dises, un jour, plus tard, quand j’s’rai pu là. Tu li diras. Jure-le… jure-le… Jean, d’vant m’sieu l’curé. Ça m’consolera d’savoir qu’il l’saura un jour, que j’suis morte de ça… v’là… jure-le…

Mé j’ai promis, m’sieu l’baron. Et j’ai tenu ma parole, foi d’honnête homme.

Et il se tut, les yeux dans les miens. »

Cristi ! mon cher, vous n’avez pas idée de l’émotion qui m’a saisi en entendant ce pauvre diable, dont