Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/285

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LE FERMIER.

j’avais tué la femme sans m’en douter, me le raconter comme ça, par cette nuit de pluie, dans cette cuisine.

Je balbutiais :

— Mon pauvre Jean ! mon pauvre Jean !

Il murmura :

— V’là la chose, m’sieu le baron. J’y pouvons rien, ni l’un… ni l’autre… C’est fait…

Je lui pris les mains à travers la table, et je me mis à pleurer.

Il demanda :

— Voulez-vous v’nir à la tombe ?

Je fis : « Oui » de la tête, ne pouvant plus parler.

Il se leva, alluma une lanterne, et nous voici partis à travers la pluie, dont notre lumière éclairait brusquement les gouttes obliques, rapides comme des flèches.

Il ouvrit une porte, et je vis des croix de bois noir.

Il dit soudain : « C’est-là », devant une plaque de marbre, et posa dessus sa lanterne afin que je puisse lire l’inscription :

À LOUISE-HORTENSE MARINET
FEMME DE JEAN-FRANÇOIS LEBRUMENT
CULTIVATEUR.
ELLE FUT FIDÈLE ÉPOUSE.
QUE DIEU AIT SON ÂME !


Nous étions à genoux dans la boue, lui et moi, avec la lanterne entre nous, et je regardais la pluie frapper le marbre blanc, rebondir en poussière d’eau, puis s’écouler par les quatre bords de la pierre impénétrable et froide. Et je pensais au cœur de celle qui était morte… Oh ! pauvre cœur !… pauvre cœur !…

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