Page:Maupassant Bel-ami.djvu/132

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elle le força à raconter d’où lui venait cette infortune.

Il inventa une histoire attendrissante. Il avait été obligé de venir en aide à son père qui se trouvait dans l’embarras. Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était endetté gravement.

Il ajouta : — J’en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j’ai épuisé toutes mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la vie. L’argent, après tout, ne vaut pas qu’on s’en préoccupe.

Elle lui souffla dans l’oreille : — Je t’en prêterai, veux-tu ?

Il répondit avec dignité : — Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te prie. Tu me blesserais.

Elle se tut ; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura : — Tu ne sauras jamais comme je t’aime.

Ce fut une de leurs meilleures soirées d’amour.

Comme elle allait partir, elle reprit en souriant :

— Hein ! quand on est dans ta situation, comme c’est amusant de retrouver de l’argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé dans la doublure.

Il répondit avec conviction : — Ah ! ça oui, par exemple.

Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable, et elle s’extasiait en la regardant.

C’était une nuit froide et sereine du commencement de l’hiver. Les passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les talons sonnaient sur les trottoirs.

En le quittant, elle demanda : — Veux-tu nous revoir après-demain ?

— Mais oui, certainement.

— À la même heure ?

— À la même heure.

— Adieu, mon chéri.

Et ils s’embrassèrent tendrement.