Page:Maupassant Bel-ami.djvu/201

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Il fit un récit dramatique : — Lorsque nous fûmes en face l’un de l’autre, à vingt pas, quatre fois seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si nous étions prêts, commanda : — Feu. — J’ai élevé mon bras immédiatement, bien en ligne, mais j’ai eu le tort de vouloir viser la tête. J’avais une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N’importe, ça n’a pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m’a effleuré la tempe. J’en ai senti le vent.

Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour prendre part à son danger. Elle balbutiait : — Oh ! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri…

Puis, quand il eut fini de conter, elle lui dit : — Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi ! Il faut que je te voie, et, avec mon mari à Paris, ça n’est pas commode. Souvent, j’aurais une heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller t’embrasser, mais je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Comment faire ?

Il eut brusquement une inspiration et demanda :

— Combien payes-tu ici ?

— Cent francs par mois.

— Eh bien, je prends l’appartement à mon compte et je vais l’habiter tout à fait. Le mien n’est plus suffisant dans ma nouvelle position.

Elle réfléchit quelques instants, puis répondit :

— Non. Je ne veux pas.

Il s’étonna :

— Pourquoi ça ?

— Parce que…

— Ce n’est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J’y suis. J’y reste.