Page:Maupassant Bel-ami.djvu/278

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Mais en se couchant, toujours hanté par la même pensée, il demanda encore : — Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviter les courants d’air dans les oreilles ?

Elle se prêta à la plaisanterie et répondit : — Non, un madras noué sur le front.

Georges haussa les épaules et prononça avec un mépris supérieur :

— Quel serin !

Dès lors, Charles devint pour lui un sujet d’entretien continuel. Il parlait de lui à tout propos, ne l’appelant plus que : « ce pauvre Charles », d’un air de pitié infinie.

Et quand il revenait du journal, où il s’était entendu deux ou trois fois interpeller sous le nom de Forestier, il se vengeait en poursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau. Il rappelait ses défauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait avec complaisance, les développant et les grossissant comme s’il eût voulu combattre, dans le cœur de sa femme, l’influence d’un rival redouté.

Il répétait : — Dis donc, Made, te rappelles-tu le jour où ce cornichon de Forestier a prétendu nous prouver que les gros hommes étaient plus vigoureux que les maigres ?

Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et secrets que la jeune femme, mal à l’aise, refusait de dire. Mais il insistait, s’obstinait.

— Allons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien drôle dans ce moment-là ?

Elle murmurait du bout des lèvres :

— Voyons, laisse-le tranquille, à la fin.

Il reprenait : — Non, dis-moi ! c’est vrai qu’il devait être godiche au lit, cet animal !