Page:Maupassant Bel-ami.djvu/397

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et par la serre. Comme Du Roy marchait derrière, avec la Patronne, elle le retint par le bras.

— Écoutez, dit-elle à voix basse… Je ne vous parlerai plus de rien, jamais… Mais venez me voir, Georges. Vous voyez que je ne vous tutoie plus. Il m’est impossible de vivre sans vous, impossible. C’est une torture inimaginable. Je vous sens, je vous garde dans mes yeux, dans mon cœur et dans ma chair tout le jour et toute la nuit. C’est comme si vous m’aviez fait boire un poison qui me rongerait en dedans. Je ne puis pas. Non. Je ne puis pas. Je veux bien n’être pour vous qu’une vieille femme. Je me suis mise en cheveux blancs pour vous le montrer, mais venez ici, venez de temps en temps, en ami.

Elle lui avait pris la main et elle la serrait, la broyait, enfonçant ses ongles dans sa chair.

Il répondit avec calme : — C’est entendu. Il est inutile de reparler de ça. Vous voyez bien que je suis venu aujourd’hui, tout de suite, sur votre lettre.

Walter, qui allait devant avec ses deux filles et Madeleine, attendit Du Roy auprès du « Jésus marchant sur les flots ». — Figurez-vous, dit-il en riant, que j’ai trouvé hier ma femme à genoux devant ce tableau comme dans une chapelle. Elle faisait là ses dévotions. Ce que j’ai ri !

Mme Walter répliqua d’une voix ferme, d’une voix où vibrait une exaltation secrète : — C’est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il me donne du courage et de la force toutes les fois que je le regarde.

Et, s’arrêtant en face du Dieu debout sur la mer, elle murmura : — Comme il est beau ! Comme ils en ont peur et comme ils l’aiment, ces hommes ! Regardez donc sa tête, ses yeux, comme il est simple et surnaturel en même temps !

Suzanne s’écria : — Mais il vous ressemble, Bel-Ami.