Page:Maupassant Bel-ami.djvu/402

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Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du cœur :

— J’ai… j’ai… j’ai que je suis jaloux de lui.

Elle s’étonna modérément : — Vous ?

— Oui, moi !

— Tiens. Pourquoi ça ?

— Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante !

Alors elle dit d’un ton sévère : — Vous êtes fou, Bel-Ami !

Il reprit : — Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n’ai pas d’espoir possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne !

Il se tut. Tous les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en ligne, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux.

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement : — C’est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous ? On n’y peut rien. C’est fini !

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure :

— Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous ?

Elle répondit, avec un accent sincère :

— Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus que tous les autres.

Il se leva, et balbutiant : — Merci…, merci…, je vous