Page:Maurice Denis Théories (1890-1910)-1920.djvu/30

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pecter. Même nous n’y avons remarqué aucun détail inconvenant. Mais, outre que l’on s’est permis de suspecter l’intention du peintre, on n’a pas échappé en général à un malaise analogue à celui d’entendre prêcher l’Évangile en argot.

Un souille de christianisme a passé parmi les peintres. Chacun d’eux a reçu la même influence, et l’a modifiée suivant ses habitudes de pensée et sa méthode : c’est la parabole des semailles. M. Blanche par exemple s’intéresse beaucoup plus au plastique et à la peinture qu’à l’expression littéraire. Il s’est rappelé vaguement les Pèlerins d’Emmaüs du Véronèse : une toile qui est un magnifique décor, plein de détails charmants, mais qui manque de mystère et d’intimité. Il n’a pas cru devoir conserver ce masque banal du Christ dont se servait avec une remarquable indifférence le maître coloriste : et nous le regrettons. C’est M. Anquetin qui est le Christ (car un Hôte qui rompt le pain, qu’on le veuille ou non, c’est le Christ).

Toutefois les âmes religieuses n’ont pas lieu d’être choquées. Ce tableau de M. Blanche est une œuvre respectueuse, qu’on ne verra jamais d’ailleurs dans un lieu consacré au culte. Il faut avouer qu’en cette sorte de sujets (puisque ce sont ici les sujets qui nous intéressent), on ne saurait avoir ni trop de scrupules, ni trop de délicatesse. Imaginez qu’un jour le Vinci ait à nous juger, nous les peintres. Non pas l’Angelico, qui serait doux, ce me semble, et miséricordieux : il pardonnerait à cause d’un peu d’amour. Mais aux moindres fautes de goût le Vinci serait terrible. Nous avons toujours redouté dans nos promenades au Louvre son ironie (car l’ironie est proprement la réponse de la Divinité au blasphème). Et afin de susciter d’utiles examens de conscience, nous évoquons ici le long sourire dédaigneux de ses Saintes ou de ses Déesses, et leur mépris, leur incommensurable mépris pour nos œuvres hâtives et nos concepts médiocres.

C’est qu’au lieu d’exprimer par des compositions harmonieuses, et adéquates, la beauté du sentiment mystique, les peintres modernes s’ingénient à représenter des scènes de la vie, où des passions élevées soient en jeu, des attitudes méditatives, et des physionomies « idéales ». Les uns fré-