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la puissance d’Alexandre en Grèce courait les plus grands dangers. Agis, roi de Sparte, gagné par Darius, excitant ses compatriotes contre les Macédoniens, avait formé une armée de 30,000 hommes. La Grèce entière courait aux armes pour secouer le joug macédonien, lorsqu’Antipater, son vice-roi, se hâta d’arrêter un mouvement si dangereux. Il livra bataille à Agin avec 40,000 hommes. Le roi de Sparte fut défait et tué, la ligue des Grecs dissoute, et la fortune d’Alexandre triompha, même aux lieux où il n’était pas. Il parcourait alors, au milieu des neiges, avec une rapidité incroyable, la Bactriane et d’autres contrées du nord de l’Asie, n’étant arrêté ni par le Caucase, ni par l’Oxus[1]. Le régicide Bessus, qu’il poursuivait, lui ayant été livré, fut remis entre les mains d’Oxagrès, frère de Darius, qui le fit mourir [2]. Alexandre voulut fonder une ville sur les rives de l’Yaxarthe, et pénétra jusqu’à la mer Caspienne [3], inconnue des habitants de la Grèce. Insatiable de gloire et de conquêtes, il porta ses armes au delà de l’Yaxarthe, et alla attaquer, dans leurs déserts, les hordes sauvages des Scythes, qui, avant d’en venir aux mains, lui envoyèrent des députés. Quinte-Curce leur fait prononcer une harangue devenue célèbre, et dans laquelle il a très-bien saisi le style sentencieux et figuré des nations orientales [4]. Le satrape Spitamène, l’un de ceux qui avaient livré Bessus, s’étant révolté, Alexandre revint sur ses pas, et le força de se réfugier chez les Scythes, où il périt. Le vainqueur revint à Bactres pour y passer l’hiver [5]. Maître absolu du vaste empire des Perses, et voulant accoutumer à sa domination les peuples qu’il avait soumis, il adopta en partie les mœurs et les usages asiatiques, prit le vêtement mède, la tiare des Persans, se forma un sérail, s’entoura d’eunuques, et se fit adorer, au moins, par les barbares, ce qui indisposa les Macédoniens. Alexandre se flattait de confondre ainsi les vainqueurs avec les vaincus, et d’étouffer l’antipathie des deux nations ; mais la fierté macédonienne apporta

    a semblé une iniquité. À notre avis pourtant, le complot dut être fort reel. La plupart des officiers supérieur d’Alexandre, d’une part, en voyant les satrapes dans la dislocation de l’empire, tendre à se créer des souverainetés, à remplacer le maître ; de l’autre, peut-être fâchés de voir qu’Alexandre laissait les satrapies à des Perses, et se fiait à ces hommes qui l’habitude de l’obéissance autant qu’a eux-mêmes, agitaient entre eux beaucoup de projets coupables ; et avec la familiarité qui jusqu’alors avait existé entre le roi et eux, rien de plus facile que de le tuer. Probablement ce ne fut pas tout ; et en ce moment où Alexandre allait entreprendre une rude guerre de montagnes, passer des glaciers, combattre des peuples pauvres, braves et luttant pour leur indépendance, puis mettre à la raison les Scythes (ces hordes du Tourau), que de temps immémorial dévastaient l’Iran, on avait tout organisé pour le cas où la Providence déroberait Alexandre aux Macédoniens (Parménion, maître d’Ecbatane, et des trésors, aurait pu être roi ; et l’armée de l’est, sous Philotas et quelques autres, eût appuyé ce mouvement). Des ces arrangements hypothétiques à un crime, il n’y a pas toujours bien loin ; et un coup de poignard suffisait pour faire vouloir la Providence. — Pour bien comprendre toutes les chimères dont pouvaient se bercer les généraux d’Alexandre, que l’on se report à cet éveil général des esprits au moment de la guerre de Russie. Val. P.

  1. C’est-à-dire par les monts Paropamises, en Caucase indien (Hindou-Koh), lequel n’a, comme on sait, aucun rapport avec le Caucase, et en est au moins à 400 lieues. ─ Quant à sa rapidité incroyable, Alexandre marchait fort lentement, comme il le devait : les passages étaient rudes : un deuxième mouvement en Ariane (où était revenu Satibarzane) le fit revenir sur ses pas et Satibarzane périt ; il bâtit une Alexandrie au milieu des monts pour s’assurer la Paropamisade ; il vainquit des Indiens du voisinage. Peut-être aussi, pendant tout cela, faisait-il agir des ressorts secrets autour de Bessus pour opérer des défections ou pour le faire livrer. La suite l’indiquerait assez, car Bessus ne combattit point. On voit par Arrien, que cet ambitieux n’avait peut-être pas 20,000 hommes avec lui. Nul chef un peu puissant ne voulait combattre pour faire de son égal un souverain. Et quand Alexandre descendit des Paropamises, il ne put que reculer, reculer encore, enfin reculer jusque près des Scythes. Il n’en fut pas moins livré. ─ Tous ces événements sont de 320. ─ (L’Oxus est l’Amou-Daria ou Djihoun.) Val. P
  2. Il y a beaucoup de variantes sur la fin de Bessus. La cruauté déployée sur ce misérable était dans l’esprit des Perses, et sous plus d’un rapport, peut-être, fut une mesure politique de la part d’Alexandre. Val. P.
  3. L’Iaxarte ou Tanaïs d’Asie est le Sirr-Daria qui tombe dans la mer d’Aral. Alexandre n’alla point juqu’à la mer Caspeinne, qui était au moins 250 lieues à l’ouest ; et jamais il ne pénétra jusque là. Mais du moins il en avait été à quelques lieues l’année précédente, lorsqu’il visitait les Mardes. ─ En formant un ensemble des faits précédents, on voit qu’Alexandre depuis la descente des Paropamises, avait toujours avancé sans grand obstacle, et parcouru sur une ligne droite la Bactriane, jusqu’à l’Oxus, puis la Sogdiane jusqu’au Tanaïs. Ce n’était encore ni une conquête, ni une occupation. L’ennemi suivait la vieille tactique scythe, attirer, toujours attirer l’envahisseur, l’écarter de sa base d’opérations, pour l’investir à l’improviste et le cerner dans ces steppes immenses et arides. ─ Mais prudent et méthodique, Alexandre n’avançait qu’avec précaution, tenait divisés les satrapes secondaires et autres chefs, les amusait de promesses et fondait des places fortes dans les positions qui lui semblaient convenables. De là, la ville d’Alexandrecht qu’il veut élever sur l’Iaxarte. ─ (La Sogdiane, qu’il achevait de parcourir de sud à nord, est en plein territoire Turkestan : elle répond surtout aux kanats de Boukhara et de Khokan.) Val. P.
  4. Ni Quinte-Curce, ni généralement les historiens, n’ont bien compris ce que c’était que les Scythes et que le dessein d’Alexandre. On croirait, à les entendre, que ce grand prince va stupidement rechercher du butin et de la gloire citez un peuple pauvre et inoffensif. Le fait est que toutes ces hordes, que l’ignorance des anciens enveloppe indifféremment du nom de Scythes, vivaient de la vie de brigands, et tombaient aussi souvent qu’elles le pouvaient sur les régions fortunées du sud. Alexandre le savait, et voulait en préserver son empire. De là, le dessein d’avoir une frontière solide et la nécessite de débuter par apprendre à ces barbares qu’ils n’avaient plus affaire à un Darius. Il n’alla, du reste, pas loin au delà de l’Iaxarte, et il faut bien se garder de croire qu’il s’enfonce dans les déserts (comme on pourrait le croire par quelques mots du texte). Mais il faudrait dire qu’après avoir soumis les sept villes scythiques de l’Iaxarte, et fait la paix avec le grand kan du pays au nord, harcelé bientôt après, il passa le fleuve et battit ses ennemis. Évidemment on voulait l’attirer bien loin au bord. Pendant ce temps, la garnison macédonienne de Markand (au sud) était assiégé par Spitamène. Il ne donna pas dans le piège et revint. Val. P.
  5. Ces faits (sauf la mort de Spitamène) terminent la campagne de 329 ou première campagne de Bactriane et Sogdiane. Dans tout l’ensemble qui suit, l’auteur méconnaît la deuxième campagne ou campagne de 328, très-riche en événements. Divers chefs scythes se soumirent (Pharasmane de Khoaresm etc.), d’autres combattirent Alexandre ; cinq colonnes macédoniennes traversèrent la Sogdiane sur cinq lignes, et se réunirent sous Marakand ; Spitamène fit encore diversion sur les derrières d’Alexandre (mais en Bactriane), et après beaucoup de courses et de faits d’armes, fut tué par ses amis las Massagètes qui envoyèrent sa tête au vainqueur. De nombreuses colonnes hérissèrent le pays ; finalement Alexandre alla hiverner à Nautaque, un peu au sud de Marakand, et très au nord de Bactres. La Sogdiane était alors à très-peu près soumise ; il fallait pourtant encore quelques combats en 327, et alors eut lieu la prise de Roche-Choriane (omise ici) et de Roche-Sogdienne, que défendait Oxyart. Ce triomphe termina la conquête de l’ancien empire médo-perse ; mais cette troisième campagne de Sogdiane n’employa pas toute l’année, et c’est aussi en 327 que commença l’expédition en Inde. Lors donc qu’on lit un peu plus bas qu’Alexandre revint passer l’hiver à Bactres, c’est une faute à corriger : Alexandre avait passé son deuxième hiver (de 326 à 327) à Nautaque ; puis, après la campagne de printemps de 327, il revint à Bactres, d’où il partit pour l’Inde, sans attendre l’hiver. ─ Il résulte de toute cette confusion un dérangement dans la chronologie des deux faits qui suivent (le meurtre de Clitus et le complot de Callisthènes). Voy. notes 59 et 30. Val. P.