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ANS

du détroit de le Maire, elle fut assaillie par d’horribles tempêtes, qui l’empêchèrent pendant trois mois de doubler l’orageux cap de Horn. Anson, séparé de ses autres vaisseaux, se dirigea sur l’île de Juan-Fernandez. Là, ce grand navigateur se montra le bienfaiteur de l’humanité ; il donna l’exemple à ses officiers de porter à terre les matelots malades, et, pour l’avantage des marins qui, dans la suite, aborderaient dans l’île, il y sema diverses espèces de légumes, et y planta quelques arbres à fruits. Le Tryal, le Glocester et l’Anne l’y rejoignirent. Ses équipages, fatigués et diminuée, avaient besoin de repos. Anson séjourna trois mois sur ce rivage, et alla ensuite attaquer la ville de Payta, qui fut prise, pillée, brûlée, et abandonnée à l’approche des forces espagnoles. Le butin fut immense. Après cette expédition. Anson se dirigea au nord, vers Acapulco, fit quelques riches prises dans cette traversée, et attendit inutilement le gallon de Manille, qui était entré, et celui d’Acapulco, qui ne sortit pas. Obligé alors de brûler ou de couler trois vaisseaux de son escadre, réduit au seul Centurion, qu’il montait, il dirigea sa course vers les mers des Philippines. Dans cette longue traversée, l’équipage d’Anson eut à souffrir du plus terrible des scorbuts ; et il allait y succomber, lorsqu’on découvrit les rivages de Tinian, l’une des îles des Larrons. Anson et la plus grande partie de son équipage étaient déjà débarqués, lorsqu’un événement imprévu vint les menacer de la plus triste destinée : le Centurion fut entraîné dans la haute mer, et on désespéra tellement de le voir reparaître, qu’on s’occupa sur-le-champ à agrandir un petit bâtiment trouvé dans l’île, avec lequel on se proposait d’en sortir. Anson travaillait comme les autres, et montrait un tel sang-froid, que le seul moment où l’on aperçut quelque émotion sur son visage fut celui où l’on vint lui annoncer que le Centurion était de nouveau en vue, et manœuvrait pour regagner la terre. Un séjour de quelques semaines dans cette île rendit la santé aux malades, et permit à l’intrépide navigateur de poursuivre son voyage et d’aller renouveler ses vivres à Macao. C’est là qu’il conçut le hardi projet d’enlever le galion d’Acapulco. Dans ce dessein, il répandit le bruit de son retour en Europe ; mais, au lieu de faire voile pour les îles de la Sonde, il se dirigea sur les Philippines, et établit sa croisière près du cap de Spiritu-Santo. Après un mois d’impatience et d’inquiétude, parut ce galion tant désiré. Il arriva sur le Centurion, dans le dessein de le combattre ; mais l’artillerie anglaise remporta la victoire, quoique le vaisseau espagnol fût plus fort que celui d’Anson, et monté par un plus grand nombre d’hommes. Au moment où il venait de se rendre, le feu prit auprès de la chambre aux poudres du Centurion, et Anson ne dut qu’à sa présence d’esprit d’échapper, dans le moment même de son triomphe, au plus grand danger qu’il eût encore couru. Cette brillante affaire coûta peu de sang au vainqueur. La cargaison se montait à 100,000 livres sterling, et ce qu’Anson avait pris aux Espagnols avant cette époque, à plus de 600,000 livres sterling. Avec ces immenses richesses, il revint à Macao à la fin de 1742, vendit sa prise aux Portugais, et soutint avec énergie contre le gouvernement chinois, à Canton, les droits de son pavillon. Il prit enfin la route d’Europe, par le cap de Bonne-Espérance, le 15 décembre 1743, et vint mouiller, le 15 juin de l’année suivante, sur la rade de Spithead, après une absence de trois ans et neuf mois. Les richesses qu’il rapportait devinrent le prix de sa valeur et de celle de ses équipages. Le roi refusa la part qu’il pouvait y prétendre, et ne se réserva que le plaisir de récompenser les braves qui avaient si bien soutenu l’honneur des armes anglaises. Anson fut élevé successivement au grade de contre-amiral de la bleue et de la blanche. Son combat avec la Jonquière, qui fut obligé de céder à des forces très-supérieures[1], lui valut, en 1747. la pairie, le grade de vice-amiral d’Angleterre, et ce mot si flatteur de l’illustre marin français : « Vous « avez vaincu l’Invicible, et la Gloire vous suit. » Les six vaisseaux de ligne de la Jonquière, et quatre des vaisseaux qu’il convoyait, furent pris. Un écrivain anglais dit judicieusement, au sujet de ce combat : « La grande supériorité des forces d’Anson sur celles de l’ennemi doit plutôt faire regarder cette action comme une faveur de la fortune, que comme un véritable triomphe. » Cependant Anson montra de grands talents, en rendant impossible la fuite d’un seul des vaisseaux de guerre ennemis. Quatre ans après, il fut nommé premier lord de l’amirauté. Dans cette qualité, il fut exposé à quelques censures relativement à la perte de Minorque, au commencement de cette guerre. On lui reprocha de n’avoir pas envoyé assez tôt une flotte à la défense de cette île, et de ne l’avoir pas composée d’un plus grand nombre de vaisseaux. En novembre 1756, il quitta son poste, à la suite d’un changement qui avait eu lieu dans l’administration. Cependant, lors d’une enquête parlementaire, lui et ses anciens collègues dans le ministère furent déchargés de toute accusation au sujet de Minorque. Lorsque l’Angleterre eut rompu la paix, en 1755, Anson fut choisi, en 1758, pour commander l’escadre qui d’abord bloqua Brest, et protégea ensuite la descente que les Anglais firent à St-Malo et à Cherbourg. Anson recueillit sur ses vaisseaux les restes de l’armée britannique repoussée du sol français. En 1761, il fut nommé à la première de toutes les dignités navales, celle d’amiral et commandant en chef de la flotte qui devait amener la reine en Angleterre. Il avait été déjà plusieurs fois chargé de transporter le roi George II sur le continent, et de l’en ramener. Depuis longtemps sa santé languissait. Il mourut subitement, au retour d’une promenade qu’il venait de faire dans son jardin de Moor-Park, le 6 juin 1762. Anson avait toutes les qualités qui constituent le marin : un sang-froid à toute épreuve, une intrépidité réfléchie, une connaissance profonde de la tactique navale ; il respectait l’humanité au milieu des horreurs de la guerre ; il n’eut qu’un seul défaut, ce fut sa trop grande confiance : elle le rendit

  1. L’escadre d’Anson était forte de quatorze vaisseaux ; la Jonquière qui escortait un grand convoi de commerce venant des mers de l’Inde, n’en avait que six ; il soutint bravement la combat et ne se rendit qu’a la dernière extrémité.