Page:Michel-Ange - L’Œuvre littéraire, trad. d’Agen, 1911.djvu/247

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CANZONE

Nel corso de’ mie’ anni…

Parvenu au terme de ma carrière, comme un trait rapide à son but, il est temps que j’éteigne en mon sein toute ardeur amoureuse. Je te pardonne, Amour, tes anciens torts envers moi ; le souvenir que j’en garde émousse désormais sur mon cœur tes armes impuissantes. Je suis inaccessible à tes coups. Si mes yeux pouvaient être encore séduits par tes charmes, ce lâche et faible cœur voudrait, sans doute aujourd’hui, ce qu’il voulut autrefois. Mais non se maintenant par ses longues souffrances, il te dédaigne, il te fuit.

Tu te flattes peut-être qu’une nouvelle beauté saura m’engager encore dans ces liens dangereux dont l’homme le plus sage ne peut toujours se défendre. Les blessures que tu fais au cœur d’un vieillard sont, il est vrai, les plus irrémédiables ; mais je ressemblerai à la glace qui se dissout et se fond dans le feu sans pouvoir s’enflammer. À mon âge, la pensée de la mort peut seule nous garantir de tes coups redoutables ; elle repousse ces traits poignants qui causent tant de maux et renversent souvent, en un jour, le bonheur le mieux assuré.

Mon âme, préoccupée de la mort, délibérant avec elle-même, incessamment attristée par de nouvelles méditations, et sur le point d’abandonner sa dépouille mortelle, s’avance, par la pensée, dans le chemin de l’éternité, flottant entre l’espérance et la crainte. Amour, amour ! combien tu es audacieux et prompt, téméraire et puissant ! Tu veux chasser loin de moi la pensée de la mort, quand elle m’est si naturelle ; tu veux rendre à un tronc desséché ses rieurs et sa verdure.

Que puis-je désormais ? Qu’exiges-tu de moi ? N’ai-je pas tellement coulé mes jours sous ton empire, qu’un seul instant de ma vie n’a pu m’appartenir ? Quelle force, quelle ruse, quel prestige pourrait me ramener à toi, maître ingrat et perfide, qui donnes la mort en parlant de pitié ? Ah ! combien imprudente et crédule serait l’âme qui, libre enfin de tes chaînes, abandonnerait un bonheur certain et la liberté, ce bien inestimable, pour rentrer sous le premier joug qui l’opprima mortellement.

La terre n’attend pas longtemps ce qui respire, et chaque instant emporte avec lui quelque chose des beautés de ce monde. Quand on est amoureux (qui le sait mieux que moi ?) peut-on à volonté cesser de l’être ? Le châtiment suit de près l’erreur, et plus on donne à ses sens, plus vite on court à sa perte. Tyran cruel, que veux-tu donc de moi ? Dois-je, oubliant encore mes anciennes souffrances, faire de mes derniers jours, nécessaires à l’expiation de mes fautes, ceux de ma perdition et de ma honte éternelle ?

Vers, que j’ai composés avec un cœur brûlant sous les glaces de l’âge, si vous rencontrez l’amour prêt à me déclarer la guerre, ménagez-moi la paix avec lui. Dites-lui bien, s’il veut me subjuguer encore, qu’il y a peu de gloire à triompher de celui qu’on a déjà vaincu [1].

FIN
  1. Dans l’Introduction de ce livre, page 47, on a lu comment un petit-neveu de Michel-Ange publia chez Giunti, en 1633, une première édition des Rime di Michelangelo Buonarroti raccolte da M. A., suo nipote. Cette première édition, trop incomplète, par suite des suppressions et amendements que lui avait fait subir le trop difficile théologal de Santa-Croce, fut renouvelée, à Florence, par celle qu’y publia plus complète Cesare Guasti, en 1863. Mais l’édition définitive est celle que Cari Frey en a donnée à Berlin, en 1897, sous le titre Die Dichtungen des Michelagniolo Buonarroti herausgegeben und mit Kritischem Apparate versehen. C’est à cette dernière que, pour compléter les traductions très littéraires de M. Varcollier que nous avons reproduites ici même, d’après l’édition publiée en 1856, nous nous référerons pour en traduire plusieurs autres dans une prochaine Vie de Michel-Ange, d’après les Archives Buonarroti, que nous nous proposons de publier, comme suite et commentaire de ce présent volume.