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Page:Michel - La misère.pdf/199

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LA MISÈRE

199 « La porte s’ouvrit lentement avec un bruit de fer rouillé, et Nanette montra au visiteur la loge du portier, dans laquelle elle l’invita à entrer et à l’attendre jusqu’à ce qu’elle pût lui transmettre les ordres de MADAME. » « La servante, après avoir allumé deux bougies, sur la cheminee, s’en alla vers le corps de logis principal. Madozet s’était jeté sur une chaise. » « · Décidément, se disait-il, je n’ai pas de bonheur avec ces Roche-Brune. Il était écrit que tout, dans cette famille maudite, tout, jusqu’aux valets m’abreuveraient d’outrages. Cette servante n’a pas daigné ramasser mon argent et elle me fait attendre dans une loge, comme un mendiant. Mais patience !… peut-être j’aurai mon tour. Je vais pouvoir rendre mépris pour mépris, affront pour affront. >> « Quel sentiment poussait Madozet chez la mystérieuse marquise de Bergonne ! Lui-même n’eût pu le dire. C’était peut-être à la fois une vague réminiscence d’amour et le désir de se venger. De quoi ? nous le saurons bientôt. Lequel de ces deux extrêmes, qui se touchent si souvent dans un cœur ulcéré, allait avoir le dessus ? Les circonstances qui pèsent si fort dans les destinées humaines en décideraient. » « En attendant qu’on vînt lui rendre réponse, M. Madozet faisait son thème : « Il venait sauver la marquise d’un danger (qu’il avait suscité.) Cette ruse coupable le mettait en présence de la dernière idole de sa jeunesse et le cœur lui battait comme à vingt ans. Il préparait sa phrase d’entrée, en choisissait les expressions, en arrondissait les périodes. S’identifiant à celle qu’il venait voir, il se donnait la réplique pour des réponses tantôt humbles et caressantes comme en sait trouver l’amour ; tantôt mordantes et cruelles comme la haine en crache au visage d’un ennemi. Madozet sentait une joie de démon lui noyer le cœur en songeant qu’il possédait un des secrets de la marquise. » VII UN COUPLE FORTUNÉ « Il était neuf heures ! l’heure du souper dans les grandes maisons. Toutes les fenêtres étaient soigneusement fermées dans la salle à manger de Mme de Bergonne. De lourds rideaux de velours vert interceptaient la lumière intérieure qui aurait pu se glisser au dehors à travers les lames des persiennes. Un lustre de bronze doré, suspendu à la voûte, éclairait de ses vingt bougies une table sur laquelle étaient dressés deux couverts. >> « La nappe, de la plus fine toile damassée, était brodée aux quatre coins d’un riche écusson, dont le dessin maniéré se répétait sur l’argenterie en délicates ciselures. » Au fond de la salle, une carriatide de marbre portait sur sa tête l’aiguière