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Page:Michel - La misère.pdf/79

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LA MISÈRE

LA MISÊRE 79 verrai plus rien, mes yeux s’empliront d’ombre, mon cœur aussi, et les images de ceux que j’aime n’y seront plus. Il frissonna et ses grands yeux se clouaient effarés sur les taches rouges de ses manches. Un merle, trompé par le soleil qui reluisait dans le vert tendre des blés, un merle croyant au printemps, se mit à chanter. Tu chantes, lui dit Auguste, tu chantes et moi, je vais mourir ! Jamais Auguste n’avait fait tant attention aux choses de la campagne. Qu’il eat aimé à y vivre, à s’enivrer d’air et d’espace, travaillant au grand soleil. A cette heure suprême, sentant la grande nuit prête à l’engloutir, les couleurs du cel, les gerbes d’or de la lumière lui faisaient une impression étrange. Il lui semblait les voir pour la première fois. Il lui semblait aussi que le vent et l’eau, se mêlant aux bruits de la terre, formaient une musique comme il n’en avait jamais entendu. Avant de l’endormir pour toujours, la mère universelle la grande nature berçait l’enfant sur son sein, et lui laissait entrevoir toutes les richesses de sa poésie. Auguste se pressait le front, il croyait faire un mauvais rêve. S’il allait s’éveiller Mais non, il était bien là, perdu dans l’immensité de ce monde, qui ne savait rien de ses douleurs et de son abandon. Il allait mourir, voilà le certain. Avec tant d’espace sous le ciel, il n’y avait plus pour lui de place que dans les prisons ou sous la terre. Auguste était bien résolu à se donner la mort, pourtant il restait là, immotile, muet, tandis que dans sa tête les images passaient tumultueuses, animées comme les tableaux d’un drame populaire. Il se voyait petit garçon, sur l’épaule de son père, quand on allait en famille du côté des fortifications. L’oncle Henri venait avec eux. Pauvre vieux, était-il on tout de même ! Comme il s’amusait avec les enfants. C’était ça une bonne pâte d’homme ça l’empêchait pas d’être à présent dans la misère. Et Angèle, cette gamine, comme elle aimait à courir dans l’herbe, à s’y laisser tomber avec lui. Auguste la revoyait avec une couronne de bluets sur ses cheveux blonds, assise avec lui au bord de l’eau. Il ne savait pas où, mais ça lui était resté dans l’idée avec le sentiment des premières joies de sa vie. Ce souvenir l’attendrissait. Pourquoi ce temps était-il si loin ? Les parents semblaient alors si gais. Qu’ils étaient beaux encore, la mère toute jeune avec son bonnet garni de roses, et le père dans sa blouse blanche comme neige ! Comment donc étaient venus les jours sombres ? Pourquoi le siège, le pain qui donnait la maladie, le bombardement ? Auguste ne savait pas, et il s’en étonnait. Il aurait voulu vivre pour pénétrer les causes de ce grand désastre, dans lequel ils avaient tout perdu. Il se souvenait de cette affreuse nuit où le père n’était pas rentré, puis de la vie de travail et de peine qu’il avait menée depuis ; la faim, le froid, toutes les misères qu’il avait ques, et il se disait que de laisser tout ça, ce n’était pas perdre grand chose. Oui, mais il y avait quelqu’un qui aurait eu bien besoin de lui. Voilà…