Page:Michelet - OC, Histoire de la Révolution française, t. 4.djvu/296

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n’influa néanmoins que d’une manière très secondaire. Les doctrines originales du christianisme étaient fort délaissées. La question profonde et vitale qui le fait être ou n’être pas (la question de la Justice et de la Grâce) n’était plus débattue. Chose étrange ! Le clergé la jugeait ridicule et se moquait des obstinés qui voulaient l’éclaircir encore.

Que la Révolution, comme doctrine, fût ou ne fût pas contraire aux doctrines du prêtre, elle ne s’était du moins nullement montrée hostile pour lui. Elle s’était inquiétée de lui plus que ses chefs eux-mêmes. En ruinant le haut clergé, les grands sei-

    révélaient mieux encore les inconvénients de la vie monastique. C’était le triomphe du vide et de la futilité ; nulle pensée religieuse, des tracasseries innombrables, une tyrannie féminine, inquiète, cruelle, la mort à coups d’aiguilles. Mon père, tout jeune qu’il était, recevait les confidences de plusieurs religieuses ; elles disaient au jeune homme honnête, discret et sage, ce qu’elles n’osaient dire au prêtre, qui redisait tout à leurs supérieures. Une de ces religieuses, de quarante ans environ, Mme Dangesse, d’un esprit élevé, mais d’un caractère ferme, incapable de s’accommoder au régime de petitesses, de lâches complaisances, de délations mutuelles qu’on imposait aux autres, était le souffre-douleurs. La supérieure tantôt la mettait à genoux au milieu du chœur ; tantôt, dans le réfectoire, elle lui faisait manger son pain sec, à terre, comme le mangent les chiens. Ces punitions fantasques, infligées à la seule personne qui eût du mérite, faisaient l’amusement des favorites de l’abbesse et charmaient leur oisiveté. Le plaisir barbare que les enfants malheureux et méchants prennent à torturer un pauvre animal, elles le prenaient à voir souffrir leur infortunée compagne, et leurs risées étaient un moyen de flatter leur tyran commun. — Mon père était bien déterminé à ne jamais être moine ; sa famille insistait pour qu’au moins il se fît prêtre, comptant qu’ayant fait de bonnes études, il aurait peu de peine à obtenir un bénéfice. On le présenta à l’abbé de Bourbon, fils de Louis XV et de Mlle de Romans, qui avait en bénéfices un demi-million de rentes. Ce jeune prince de vingt ans, joli homme, aimable et mondain, reçut mon père à merveille, causa un moment avec lui, le trouva homme du monde, sans aucune vocation ecclésiastique, et lui frappant amicalement sur l’épaule : « Très bien, mon ami, très bien. Tu me plais ; je te fais chanoine. »

    Heureusement pour mon père, la Révolution y pourvut.