Page:Michelet - OC, Les Femmes de la Révolution, Les Soldats de la Révolution.djvu/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
17
L’AMOUR ET L’AMOUR DE L’IDÉE

hommes, les personnes, les biographies individuelles, j’ai bien senti alors la parole des vieillards.

La différence des deux temps se résume d’un mot : On aimait.

L’intérêt, l’ambition, les passions éternelles de l’homme, étaient en jeu, comme aujourd’hui ; mais la part la plus forte encore était celle de l’amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l’amour de l’idée, l’amour de la femme, l’amour de la patrie et du genre humain. Ils aimèrent et le beau qui passe, et le beau qui ne passe point : deux sentiments mêlés alors, comme l’or et le bronze, fondus dans l’airain de Corinthe[1].

Les femmes règnent alors par le sentiment, par la passion, par la supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant ni après, elles n’eurent tant d’influence. Au dix-huitième siècle, sous les encyclopédistes, l’esprit a dominé dans la société ; plus tard, ce sera l’action, l’action meurtrière, terrible. En 91, le sentiment domine, et par conséquent, la femme.

Le cœur de la France bat fort à cette époque. L’émotion, depuis Rousseau, a été croissant. Sentimentale d’abord, rêveuse, époque d’attente inquiète, comme une heure avant l’orage, comme dans un

  1. À mesure qu’on entrera dans une analyse plus sérieuse de l’histoire de ces temps, on découvrira la part souvent secrète, mais immense, que le cœur a eue dans la destinée des hommes d’alors, quel que fut leur caractère. Pas un d’eux ne fait exception, depuis Necker jusqu’à Robespierre. Cette génération raisonneuse atteste toujours les idées, mais les affections la gouvernent avec autant de puissance.