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LUCILE DESMOULINS

Le génie a passé par là, on le sent, l’amour d’un homme de génie[1].

Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 8 août :


« Le 8 août, je suis revenue de la campagne ; déjà tous les esprits fermentaient bien fort ; j’eus des Marseillais à dîner, nous nous amusâmes assez. Après le dîner nous fûmes chez M. Danton. La mère pleurait, elle était on ne peut plus triste ; son petit avait l’air hébété. Danton était résolu ; moi, je riais comme, une folle. Ils craignaient que l’affaire n’eût pas lieu ; quoique je n’en fusse pas du tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais qu’elle aurait lieu. « Mais peut-on rire ainsi ? » me disait Mme Danton. « Hélas lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce soir. » Il faisait beau ; nous fîmes quelques tours dans la rue il y avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant : « Vive la nation » Puis des troupes à cheval ; enfin des troupes immenses. La peur me prit. Je dis à Mme Danton : « Allons-nous-en. » Elle rit de ma peur ; mais à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa mère « Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin. »

  1. Elle l’aima jusqu’à vouloir mourir avec lui. Et pourtant, eut-il tout entier, sans réserve, ce cœur si dévoué ? Qui l’affirmerait ? Elle était ardemment aimée d’un homme bien inférieur(le trop célèbre Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait ; la vie est là bien entamée ; le teint est obscur, peu net. Pauvre Lucile ! j’en ai peur, tu as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir ici dans un nœud inextricable. Mais combien glorieusement tu t’en détachas par la mort !