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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION


    de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux ; que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien, vous l’avez vue ? » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C’est une âme charitable puisqu’il t’a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, à ce qu’il me paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l’aurait été autrefois le messager de nos plaisirs. J’ai découvert une fente dans mon appartement ; j’ai appliqué mon oreille, j’ai entendu gémir ; j’ai hasardé quelques paroles, j’ai entendu la voix d’un malade qui souffrait. Il m’a demandé mon nom, je le lui ai dit. « Ô mon Dieu ! » s’est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d’où il s’était levé et j’ai reconnu distinctement la voix de Fabre d’Églantine. « Oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit ; mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l’être. Mais, chère amie tu n’imagines pas ce que c’est que d’être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal c’est vivre et être mort tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse. Ah ! ma chère Lucile ! ma bien-aimée ! bien souvent mon innocence est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un fils. Si c’était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ; mais mes collègues ! mais Robespierre qui a signé l’ordre de mon cachot ! mais la République, après tout ce que j’ai fait pour elle ! C’est là le prix que je reçois de tant de verdis et de sacrifices ! En entrant ici, j’ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumelle, Antonelle ; ils sont moins malheureux : aucun n’est au secret. C’est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la Révolution, moi qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l’as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n’est pas indigne de toi ; c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme un conspirateur) ! Socrate but la ciguë ; mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d’être séparé de toi Le plus grand criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’aurait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens… On m’appelle… Dans ce moment, les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j’avais conspiré contre la République ? Quelle dérision ! et peut-