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LUCILE DESMOULINS


    on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m’attend, Adieu, ma Cucile, ma chère Lolotte, mon bon loup ; dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas. Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent toujours vrais. J’ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j’ai été bon mari, bon fils ; j’aurais été bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c’est un phénomène que j’aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y tomber, et que j’existe encore et j’appuie encore ma tête avec calme sur l’oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-toi, veuve désolée ! l’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c’est celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans mes écrits contre les collègues qui m’avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services. Je ne me dissimule point que je meurs victime de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Phélippeaux ; et, puisque nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés, je m’occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m’occuper de te la faire oublier, ma Lucile ! mon bon loulou ! ma poule ! Je t’en conjure, ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris ; ils me déchireraient au fond du tombeau : vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras ce qu’il ne peut point entendre. Que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, loulou ; adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile ! adieu, Horace, Annette, adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! Je la vois ! mes bras croisés te serrent ! mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais mourir ! »