Page:Michelet - OC, Les Femmes de la Révolution, Les Soldats de la Révolution.djvu/310

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
308
LES SOLDATS DE LA RÉVOLUTION

voyait quatre fois-par an sa vieille propriétaire, la payait et se sauvait.

La Tour d’Auvergne, au bout de treize ans, bien loin d’arriver à rien, se voyait plus que jamais reculé, exclu de tout avancement, par un règlement de Louis XVI qui réservait les grades aux gens d’ancienne noblesse. La sienne, ancienne en effet, n’était pas encore prouvée. Il descendait d’un bâtard du père de Turenne, et se trouvait, par conséquent, cousin des Bouillon. Il prit la résolution hardie d’aller se faire reconnaître par son parent, le riche, le puissant duc de Bouillon, prince souverain, qui, en 1781, si près de la Révolution ! avait encore une cour, des tribunaux, des grands officiers, disait toujours : « Mes sujets. » C’était un vrai roi d’Yvetot.

Il ne fallut pas moins que le violent désir que La Tour d’Auvergne avait alors de prendre part à la guerre de l’Indépendance américaine, pour le décider à comparaître devant cette ridicule cour.

Le duc de Bouillon la tenait, non à Bouillon, mais à Navarre, vaste et délicieux domaine de Normandie. Le pauvre Corret, mal équipé, sur un mauvais cheval, qui même, dans la route, le blessa par un écart, vint trouver là le petit potentat.

La compagnie brillante, les grands seigneurs, les belles dames, les beaux yeux spécialement d’une ravissante demoiselle qui était à Navarre, tout intimidait le Breton. Ce qui n’ajoutait pas peu à son embarras, il le dit lui-même, c’est que, blessé par son cheval, il ne pouvait s’asseoir sans de mortelles douleurs. Tout cela, loin de lui nuire, lui devint favorable. Le duc le crut ébloui de sa gloire. Ses