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LES SALONS. — Mme DE CONDORCET

avait offert une remarquable alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi infinie à l’avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint de même indépendant à l’égard de la Gironde. On lit encore avec admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui fut celui des Girondins.

Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu’il fit. Dans un salon, dans une foule, il pensait toujours ; il n’avait nulle distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout ; jamais il n’a rien oublié. Toute personne spéciale qui l’interrogeait le trouvait plus spécial encore dans la chose qui l’occupait. Les femmes étaient étonnées, effrayées, de voir qu’il savait jusqu’à l’histoire de leurs modes, et très haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il paraissait très froid, ne s’épanchait jamais. Ses amis ne savaient son amitié que par l’extrême ardeur qu’il mettait secrètement à leur rendre des services. « C’est un volcan sous la neige », disait d’Alembert. Jeune, dit-on, il avait aimé, et, n’espérant rien, il fut un moment tout près du suicide. Âgé et alors bien mûr, mais au fond non moins ardent, il avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions profondes d’autant plus qu’elles sont tardives, plus profondes que la vie même, et qu’on ne peut sonder.

Noble époque ! et qu’elles furent dignes d’être