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Mme DE CONDORCET

démontre l’avantage d’une telle capitale comme instrument de centralisation. Le nom de la République, le premier manifeste républicain, avait été écrit chez lui et lancé par ses amis, quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hésitaient encore. Il avait écrit, il est vrai, ce premier projet de constitution, impraticable, inapplicable, dont on n’eût pu jamais mettre la machine en mouvement, tant elle est chargée, surchargée, de garanties, de barrières, d’entraves pour le pouvoir, d’assurances pour l’individu. Le mot terrible de Chabot, que la constitution préférée, celle de 93, n’est qu’un piège, un moyen habile d’organiser la dictature, Condorcet ne l’avait pas dit, mais il l’avait démontré dans une brochure violente. Chabot, effrayé de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en faisant proscrire Condorcet.

Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai, savait bien qu’il jouait sa vie. Il s’était fait donner un poison sûr par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il voulait, de son asile, continuer la polémique, le duel de la logique contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la Raison. Telle était sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitième siècle, dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.

Une douce puissance l’arrêta, invincible et souveraine, la voix de cette femme aimée, souffrante fleur, laissée là en otage aux violences du monde, tellement exposée par lui, qui pour lui vivait, mourait. Mme de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui