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THÉROIGNE DE MÉRICOURT

deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli par l’Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liégeois brillèrent dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans nos clubs par leur colérique éloquence. C’étaient nos frères ou nos enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l’Hôtel de Ville.

Théroigne était la fille d’un fermier aisé, qui lui avait fait donner quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d’esprit, beaucoup d’éloquence naturelle : cette race du Nord tient beaucoup du Midi. Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre et entourée d’amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de Campinados. En France, ses passions furent de même des hommes étrangers à l’amour. Elle déclarait détester l’immoralité de Mirabeau ; elle n’aimait que le sec et froid Sieyès, ennemi-né des femmes. Elle distinguait encore un homme austère, l’un de ceux qui fondèrent plus tard le culte de la Raison, l’auteur du calendrier républicain, le mathématicien Romme, aussi laid de visage qu’il était pur et grand de cœur ; il le perça, ce cœur, le jour où il crut la République morte. Romme, en 89, arrivait de Russie ; il était gouverneur du jeune prince Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux