Page:Michotte - La Visite de R. Wagner à Rossini, 1906.djvu/17

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Quant à Rossini, qu’il n’avait pas encore rencontré, il se montra perplexe. Me sachant très intimement lié avec le maître italien, il voulut bien me faire part de ses hésitations. Voici, d’ailleurs, ce qui les motivait : quelques journaux parisiens qui, sans relâche, poursuivaient Wagner et sa musique de l’avenir de leurs sarcasmes, se donnaient en outre le malin plaisir, de répandre dans le public, quantités d’anecdotes inventées de toutes pièces et fort déplaisantes à l’égard de l’auteur de Tannhäuser. Afin de donner l’apparence de la vérité à ces historiettes, ils ne se gênaient guère, pour mettre en vedette des noms de personnages marquants, auxquels ils endossaient la paternité de leurs commérages. Rossini surtout, auquel on ne prêtait que trop souvent des saillies (d’un goût aussi discutable qu’elles étaient apocryphes), se trouvait naturellement désigné pour être accaparé, — tel qu’un fournisseur toujours bien approvisionné, — par ces officines de racontars.

On affirmait donc qu’à l’un des dîners hebdomadaires, où l’auteur du Barbier réunissait quelques convives de marque, les domestiques, à la mention du menu « Turbot à l’allemande » présentèrent d’abord aux invités, une sauce fort appétissante, dont chacun prit sa part. Puis, brusquement, le service fut interrompu. Qui ne vint pas, ce fut le turbot. Les convives s’interrogeant les uns les autres, devinrent perplexes ; que faire de cette sauce ? — Alors Rossini jouissant malicieusement de leur embarras, tout en

    deux farceurs d’étudiants du Quartier Latin, à la piste d’une étudiante.

    » Quant à la musique, c’est de la sentimentalité de surface, — à fleur de peau... de chevreau... comme les gants, — sans oublier la poudre de riz : notamment dans cet air insipide des bijoux : « Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir. »

    (Wagner en fredonna les premières mesures, puis il ajouta) :

    « Cet air, voilà en somme, le pivot de la pièce : il résume toute la portée psychologique de ce canevas ridicule.

    » Ô Gœthe !

    » J’espère pour Gounod, dont le talent est réel, mais dont le tempérament manque d’envergure pour traiter les sujets tragiques, qu’il aura le discernement à l’avenir, de mieux choisir ses libretti ! Dans le genre de demi-caractère, il réussira sans aucun doute. »

    Le jugement était sévère : mais pouvait-il être autre dans sa sincérité, chez l’homme qui venait de terminer Tristan et Isolde ?