Page:Mickiewicz - Les Slaves, tome 1.djvu/69

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il s’envole et va s’abattre en nuages destructeurs jusqu’au-delà d’Elbe et sur les rives du Rhin. Mais la culture en Pologne, de plus en plus active et soignée, ’ le combattant et le gênant sans cesse dans sa reproduction, a fini par l’empêcher de s’établir en Europe. Si je vous parle aussi longuement de cette nature physique, de ces animaux, de ces insectes, c’est que la tradition, la poésie populaire, et même tous les chefs-d’œuvre de la littérature moderne, sont remplies de descriptions, d’allusions à des phénomènes naturels qu’il serait impossible de comprendre, si l’on ne se rappelait pas, a chaque instant, combien les lieux où ils se sont produits diffèrent d’aspect et de climat avec les contrées que nous habitons. Ainsi, dans les chants populaires, la sauterelle est toujours l’emblème du Tartare. Sauterelle et Tartare, c’était la même chose pour les Polonais. Écrasons la sauterelle ! tel est leur cri de guerre.

Le peuple dit qu’il y a sur les ailes de cet insecte un caractère mystérieux qui signifie fléau de Dieu. Il est à remarquer que tous les chefs de la race ouralienne, depuis Attila jusqu’à Timourleng, avouaient et proclamaient hautement ce titre de fléau de Dieu. Ils se disaient envoyés pour détruire l’humanité, pour la punir. Un grand poëte de l’Occident, lord Byron, qui devinait si bien une nature qu’il n’avait jamais vue, a également comparé un général russe, qui s’est souvent conduit en Mongol, à une sauterelle : « Il est mort, s’écrie-t-il, et, semblable à la sauterelle, il s’est lui-même enterré dans le sol qu’il a si longtemps ravagé ! »