Page:Mirbeau - Les Écrivains (première série).djvu/11

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foire des journaux qui a fait surgir de terre tout à coup une foule hurlante et grouillante d’aventuriers de toute sorte, de ratés de tout poil : financiers sans capitaux, littérateurs sans orthographe, médecins sans diplômes, vaudevillistes sans rimes, politiciens sans parti, inventeurs sans brevet, artistes sans âme, prêcheurs sans foi, gommeux sans chemise.

Sous l’Empire, alors que la presse était bâillonnée, les voix des Weiss, des Veuillot, des Prévost-Paradol, des Grenier, des Hervé, des Rochefort résonnaient superbement et crânement, comme des fanfares de trompettes. Le journaliste était quelque chose et quelqu’un. Il avait vraiment une tribune retentissante et un public qui se passionnait, une influence terrible quelquefois, et toujours le respect que donnent l’esprit et le courage. Aujourd’hui, pas une voix n’arrive, perçant la sourde clameur. Un bourdonnement confus, une agitation de gestes, et c’est tout.

Quand donc se décidera-t-on, pour la réputation, pour la considération, pour l’honneur du journalisme, à nous arracher cette liberté morbus qui le tue ? Une liberté de moins, ce n’est pas une affaire pour la République : elle nous en a enlevé de plus utiles et de plus chères.

Octave Mirbeau, Les Gaulois, 8 septembre 1884