Page:Mirbeau - Les Écrivains (première série).djvu/139

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Et Rodin est à moi. »

***

Comme M. d’Aurevilly n’avait point été décoré, il ne rencontra pas de Roger Ballu. Ce fut la mort qui se chargea de remplir le rôle d’accapareur de gloire. D’ailleurs, il méprisait la gloire, qui est fille et qui saute, racolant au hasard, sur les trottoirs de la bourbeuse humanité, ses amants d’une nuit, vite retombés — l’espace d’un rut — aux affres du néant. Il connut d’autres jouissances plus nobles ; plus fidèles, car il vécut son rêve, non pour les vivants d’aujourd’hui, ni pour les vivants de demain, mais pour lui-même. Toute sa vie fut bercée par de doux fantômes, que son imagination créait, que la solitude lui rendait, en quelque sorte, tangibles, et qui lui furent plus heureux que les réalités qui, même sous l’or et sous la pourpre, montrent des plaies hideuses saignantes. Enfin, ses dernières années furent illuminées par l’admirable dévouement d’une femme, Mlle Read, qui s’était instituée sa sœur de charité, remplaçait à elle seule les amis disparus et dont bien peu lui demeurèrent fidèles, et qui, à force de grâces pieuses, de soins délicats, d’intelligence élevée, de sublimes mensonges, put lui rendre ses suprêmes jours tranquilles et douce sa mort. Ne le plaignons pas.

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 3 mai 1889