Page:Mirbeau - Lettres de ma chaumière.djvu/381

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m’arrêtai un instant sur un banc ruisselant de pluie, et tel était mon accablement que je ne sentais point l’humidité froide. Je n’éprouvai plus qu’une sensation vague des objets et des êtres. Tout passait devant moi, avec des formes indécises. Et cependant, à mon oreille tintaient toujours ces mots, comme des sons de cloche lointaine : « De l’argent ! beaucoup d’argent ! » Alors, comment cela s’est-il fait ?

Je me souvins, avec une grande précision, qu’un de nos camarades du Ministère nous avait raconté qu’il avait touché, le matin même, trente mille francs de la succession d’une tante. Aucun des détails ne m’échappa, ni la joie bruyante de son récit, ni cette sorte de tendresse d’avare avec laquelle il avait, disait-il, enfermé, dans un petit meuble, les paquets de billets de banque, après les avoir comptés et recomptés. Je connaissais l’appartement de mon camarade et, là, sous la pluie, je voyais, dans une apothéose sanglante, le petit meuble en bois de chêne, près