Page:Mirbeau - Lettres de ma chaumière.djvu/384

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cours de mon camarade, que je les eusse, je crois, écrasés aussi facilement que des puces… Il me fallut briser le meuble, le joli meuble en bois de chêne, afin d’en retirer les billets… Ce fut un jeu pour mes poignets de fer… Mon camarade n’avait pas menti. Dans un tiroir, il y avait trente billets de mille francs, trente, attachés, par paquets de dix, avec des faveurs roses, ainsi que des lettres d’amour… Avec quelle tendresse il les avait confectionnés, ces paquets ! Comme il avait dû prendre les billets un par un, les appliquer symétriquement l’un contre l’autre, les lisser de la main, les égaliser de façon à ce qu’aucun ne dépassât !… Avec quel soin les nœuds étaient faits !… Chose singulière, moi qui n’observe jamais rien, et pour qui tout, dans la vie, est lettre morte, j’observai ces détails avec une parfaite lucidité, et j’en éprouvai une joie tranquille et complète… Rien ne surexcite l’intelligence, je vous assure, comme de tuer un camarade qui possède trente billets