Page:Mirbeau - Sébastien Roch, 1890.djvu/23

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M. Roch, énorme et menaçant sous le tablier de cotonnade, aux ventres menus des marmites de fonte, rangées sur le rayon du haut, près du plafond, qui paraissaient rouler sur leurs trépieds, et lâcher, elles aussi, de furieux borborygmes. Et les disques rouges des casseroles de cuivre, où dansaient des reflets capricants, prenaient d’impossibles aspects d’astres exaspérés. Quand il fut à bout de phrases et à bout de pitons, M. Roch conclut ainsi :

— C’est pourquoi, mon enfant, jusqu’au jour de ton départ, il est nécessaire de briser là toute espèce de relations avec tes camarades d’ici… Je ne prétends point qu’on doive être fier avec les petits, mais il existe en toutes choses des limites… Et la société impose à ses membres des hiérarchies qu’il est dangereux de transgresser… Ces méchants gamins, pour la plupart fils de pauvres et de simples ouvriers — je ne les blâme pas, remarque bien, je constate seulement — ne sont plus de ton rang. Entre eux et toi, désormais, il y a un abîme… Saisis-tu bien la portée de mes paroles ?… Un abîme, ce que j’appelle !

Pour figurer l’abîme, il mesurait la largeur du comptoir qui le séparait de Sébastien, et il répétait en élevant la voix :

— Un abîme ! Comprends-moi, Sébastien… un infranchissable abîme !… Que diable ! Où en serait un pays sans aristocratie ?

M. Roch grimpa sur un escabeau, tira successivement plusieurs cases numérotées, remplies de cadenas, et, tandis qu’il les comparait l’un à l’autre, qu’il faisait jouer leurs serrures rouillées, il soupira mélancoliquement :