Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/134

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il reserva plusieurs façons particulieres contre l’usage des colleges. Mais tant y a, que c’estoit tousjours college. Mon Latin s’abastardit incontinent, duquel depuis par desacoustumance j’ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution que de me faire enjamber d’arrivée aux premieres classes : car, à treize ans que je sortis du college, j’avoy achevé mon cours (qu’ils appellent), et à la verité sans aucun fruit que je peusse à present mettre en compte. Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide. Car, environ l’aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire : d’autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c’estoit le plus aisé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis,

des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse, je n’en connoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps, tant exacte estoit ma discipline. Je m’en rendois plus nonchalant à l’estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d’avoir affaire à un homme d’entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j’enfilay tout d’un train Vergile en l’Aeneide et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. S’il eut esté si fol de rompre ce train, j’estime que je n’eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s’y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n’en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c’estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n’avoit