Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/180

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


demandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et recognoissance d’estre vaincus ; mais il ne s’en trouve pas un, en tout un siecle, qui n’ayme mieux la mort que de relascher, ny par contenance, ny de parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible : il ne s’en void aucun qui n’ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l’estre pas. Ils les traictent en toute liberté, affin que la vie leur soit d’autant plus chere ; et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu’ils y auront à souffrir, des apprests qu’on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin d’arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s’en fuyr, pour gaigner cet avantage de les avoir espouvantez, et d’avoir faict force à leur constance. Car aussi, à le bien prendre, c’est en ce seul point que consiste la vraye victoire : victoria nulla est Quam quae confessos animo quoque subjugat hostes. Les Hongres, tres-belliqueux combattans, ne poursuivoient jadis leur pointe, outre avoir rendu l’ennemy à leur mercy. Car, en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon, sauf, pour le plus, d’en tirer parole de ne s’armer des lors en avant contre eux. Assez d’avantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont avantages empruntez, non pas nostres. C’est la qualité d’un portefaix, non de la vertu, d’avoir les bras et les jambes plus roides ; c’est une qualité morte et corporelle que la disposition ; c’est un coup de la fortune de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil ; c’est un tour d’art et de science, et qui peut tomber en une personne lache et de neant, d’estre suffisant à l’escrime. L’estimation et le pris d’un homme consiste au cœur et en la volonté ; c’est là où gist son vray honneur : la vaillance c’est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l’ame ; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat. Qui pour quelque dangier de la mort voisine ne relasche aucun point de son asseurance ;