Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/42

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Combien d’exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre ? Que ne peuvent elles ? Que craignent elles ? pour peu qu’il y ait d’agencement à esperer en leur beauté :

Vellere queis cura est albos à stirpe capillos,
Et faciem dempta pelle referre novam.

J’en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espaignolé quelle geine ne souffrent elles, guindées et sanglées, à tout de grosses coches sur les costez, jusques à la chair vive ? Ouy quelques fois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole ; et nostre Roy en recite des notables exemples de ce qu’il en a veu en Poloigne et en l’endroit de luy mesmes. Mais, outre ce que je sçay en avoir esté imité en France par aucuns, j’ay veu une fille, pour tesmoigner l’ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon qu’elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames ; et, affin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe et l’y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang et former la cicatrice. Gens qui l’ont veu, l’ont escrit et me l’ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras ou dans les cuisses. Je suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire : car la Chrestienté nous en fournit à suffisance. Et, apres l’exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force qui par devotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy Saint Loys porta la here jusques à ce que, sur sa vieillesse, son confesseur l’en dispensa, et que, tous les vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre de cinq chainettes de fer, que pour cet effet il portoit tousjours dans une boite. Guillaume, nostre dernier duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d’Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse, soubs un habit de religieux, par penitence. Foulques, Comte d’Anjou, alla jusques en Jerusalem, pour là se faire foeter à deux de ses valets, la corde au col, devant le Sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours le Vendredy Saint en divers lieux un grand nombre d’hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques aux os ? Cela ay-je veu souvent et sans enchantement : et, disoit-on (car ils vont masquez) qu’il y en avoit, qui pour de l’argent entreprenoient en cela de garantir la religion d’autruy, par un mespris de la douleur d’autant plus grand, que plus peuvent les éguillons de la devotion que de l’avarice. Quintus