Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/55

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Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son service elle nous rejette à la vaillance qu’elle a soustraitte à nostre devoir et à nostre honneur. En la premiere juste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied, ayant pris l’espouvante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lacheté, s’alla jetter au travers le gros des ennemis, lequel elle perça d’un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois, achetant une honteuse fuite au mesme prix qu’elle eust eu d’une glorieuse victoire. C’est ce dequoy j’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte-elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus juste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son navire, spectateurs de cet horrible massacre ? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l’estouffa, de maniere qu’on a remerqué qu’ils ne s’amuserent qu’à haster les mariniers de diligenter, et de se sauver à coups d’aviron ; jusques à ce qu’arrivez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensée à la perte qu’ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion avoit suspendues. Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat. Ceux qui auront esté bien frottez en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subjuguez, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos : là où les pauvres, les bannis, les serfs vivent souvent aussi joyeusement que les autres. Et tant de gens qui de l’impatience des pointures de la peur se sont pendus, noyez et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent une autre espece qui est outre l’erreur de nostre discours, venant, disent-ils, sans cause apparente et d’une impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souvent saisis, et des armées entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage une merveilleuse desolation. On n’y oyoit que cris et voix effrayées. On voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l’alarme, et se charger, blesser et entretuer les uns les autres, comme si ce fussent ennemis qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre et en tumulte : jusques à ce que, par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l’ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.


Chapitre 19 :
Qu’Il ne Faut Juger de Nostre Heur, Qu’apres la Mort



SCilicet ultima semper
Expectanda dies homini est, dicique beatus
Ante obitum nemo, supremaque funera debet.

Les enfans sçavent le conte du Roy Croesus à ce propos : lequel, ayant esté pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l’execution, il s’escria : O Solon, Solon’ Cela rapporté à Cyrus, et s’estant enquis que c’estoit à dire, il luy fist entendre qu’il verifioit lors à ses despens l’advertissement qu’autrefois luy avoit donné Solon, que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuvent appeller heureux, jusques à ce qu’on leur aye veu passer le dernier jour de leur vie, pour l’incertitude et varieté des choses humaines, qui d’un bien leger mouvement se changent d’un estat en autre, tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu’un qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu’il estoit venu fort jeune à un si puissant estat. Ouy mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost, des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en faict des menuisiers et greffiers à Rome ; des tyrans de Sicile, des pedantes à Corinthe. D’un conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d’armées, il s’en faict un miserable suppliant des belitres officiers d’un Roy d’Égypte : tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos peres,