Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/64

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approchent peu ou rien de nostre fin ; et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d’autres sur nos testes, nous trouverons que, gaillars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement pres. Nemo altero fragilior est : nemo in crastinum sui certior. Ce que j’ay affaire avant mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fut-ce d’un’ heure. Quelcun, feuilletant l’autre jour mes tablettes, trouva un memoire de quelque chose, que je vouloy estre faite apres ma mort. Je luy dy, comme il estoit vray, que, n’estant qu’à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m’estoy hasté de l’escrire là, pour ne m’asseurer point d’arriver jusques chez moy. Comme celuy qui continuellement me couve de mes pensées, et les couche en moy, je suis à tout’ heure preparé environ ce que je puis estre. Et ne m’advertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut estre tousjours boté et prest à partir, en tant qu’en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy :

Quid brevi fortes jaculamur aevo
Multa ?

Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcroit. L’un se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d’une belle victoire ; l’autre, qu’il luy faut desloger avant qu’avoir marié sa fille, ou contrerolé l’institution de ses enfans : l’un pleint la compagnie de sa femme, l’autre de son fils, comme commoditez principales de son estre. Je suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque, si ce n’est de la vie, si sa perte vient à me poiser. Je me desnoue par tout ; mes adieux sont à demi prins de chacun, sauf de moy. Jamais homme ne se prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s’en desprint plus universellement que je m’attens de faire.

Miser ô miser, aiunt, omnia ademit
Una dies infesta mihi tot praemia vitae.

Et le bastisseur :

Manent (dict-il) opera interrupta, minaeque
Murorum ingentes.

Il ne faut rien desseigner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour n’en voir la fin. Nous sommes nés pour agir :

Cum moriar, medium solvar et inter opus.