Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/113

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


aux vivres, qu’ils leur en fourniroient ; D’or, ils en avoient peu, et que c’estoit chose qu’ils mettoient en nulle estime, d’autant qu’elle estoit inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant ce qu’ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu’ils le prinssent hardiment ; Quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pleu, mais qu’ils ne vouloient changer leur religion, s’en estans si utilement servis si long temps, et qu’ils n’avoient accoustumé prendre conseil que de leurs amis et connoissans ; Quant aux menasses, c’estoit signe de faute de jugement d’aller menassant ceux desquels la nature et les moyens estoient inconneux ; Ainsi qu’ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils n’estoient pas accoustumez de prendre en bonne part les honnestetez et remonstrances de gens armez et estrangers ; autrement, qu’on feroit d’eux comme de ces autres, leur montrant les testes d’aucuns hommes justiciez autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a que ny en ce lieu là ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouverent les marchandises qu’ils cerchoient, ils ne feirent arrest ny entreprise, quelque autre commodité qu’il y eust, tesmoing mes Cannibales. Des deux les plus puissans monarques de ce monde là, et, à l’avanture, de cettuy-cy, Roys de tant de Roys, les derniers qu’ils en chasserent, celuy du Peru, ayant esté pris en une bataille et mis à une rançon si excessifve qu’elle surpasse toute creance, et celle là fidellement payée, et avoir donné par sa conversation signe d’un courage franc, liberal et constant, et d’un entendement net et bien composé, il print envie aux vainqueurs, apres en avoir tiré un million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d’or, outre l’argent et autres choses qui ne monterent pas moins, si que leurs chevaux n’alloient plus ferrez que d’or