Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/17

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

nature bien née. Il y a certes je ne sçay quelle congratulation de bien faire qui nous resjouit en nous mesmes, et une fierté genereuse qui accompaigne la bonne conscience. Une ame courageusement vitieuse se peut à l’adventure garnir de securité, mais de cette complaisance et satis-faction elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas un leger plaisir de se sentir preservé de la contagion d’un siecle si gasté, et de dire en soy : Qui me verroit jusques dans l’ame, encore ne me trouveroit-il coulpable, ny de l’affliction et ruyne de personne, ny de vengence ou d’envie, ny d’offence publique des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faute à ma parole ; et quoy que la licence du temps permit et apprinst à chacun, si n’ay-je mis la main ny és biens ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix ; ny ne me suis servy du travail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience plaisent ; et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque. De fonder la recompense des actions vertueuses sur l’approbation d’autruy, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. Signemment en un siecle corrompu et ignorant comme cettuy-cy, la bonne estime du peuple est injurieuse ; à qui vous fiez vous de veoir ce qui est louable ? Dieu me garde d’estre homme de bien selon la description que je voy faire tous les jours par honneur à chacun de soy. Quae fuerant vitia, mores sunt. Tels de mes amis ont par fois entreprins de me chapitrer et mercurializer à cœur ouvert, ou de leur propre mouvement, ou semons par moy, comme d’un office qui, à une ame bien faicte, non en utilité seulement, mais en douceur aussi, surpasse tous les offices de l’amitié. Je l’ay tousjours acceuilli des bras de la courtoisie et reconnoissance les plus ouverts. Mais, à en parler à cette heure en conscience, j’ay souvent trouvé en leurs reproches et louanges tant de fauce mesure que je n’eusse guere failly de faillir plus tost que de bien faire à leur mode. Nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions, et, selon iceluy, nous caresser tantost, tantost nous chastier. J’ay mes loix et ma court pour juger de moy, et m’y adresse plus qu’ailleurs. Je restrains bien selon autruy mes actions, mais je ne les estends que selon moy. Il n’y a que vous qui sçache si vous estes lache et cruel, ou loyal et devotieux ; les autres ne vous voyent poinct, ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils voyent non tant vostre nature que vostre art. Par ainsi ne vous tenez pas à leur sentence ; tenez vous à la vostre. Tuo tibi judicio est utendum. Virtutis et vitiorum grave ipsius conscientiae pondus est : qua sublata, jacent omnia. Mais ce qu’on dit, que la repentance suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil, qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desavouer et desdire les vices qui