Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/41

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soustenir ny rabatre l’ateinte, on la luy faict decliner et gauchir. Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à ceux de la premiere classe de s’arrester purement à la chose, la considerer, la juger. Il apartient à un seul Socrates d’accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en aprivoiser et s’en jouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose ; le mourir luy semble accident naturel et indifferent ; il fiche là justement sa veue, et s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples de Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolemée luy fit defendre d’entretenir plus son escole de ces homicides discours, ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la jugent point : ce n’est pas là où ils arrestent leur pensée ; ils courent, ils visent à un estre nouveau. Ces pauvres gens qu’on void sur un eschafaut, remplis d’une ardente devotion, y occupant tous leurs sens autant qu’ils peuvent, les aureilles aux instructions qu’on leur donne, les yeux et les mains tendues au ciel, la voix à des prieres hautes, avec une esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle necessité. On les doibt louer de religion, mais non proprement de constance. Ils fuyent la luicte ; ils destournent de la mort leur consideration, comme on amuse les enfans pendant qu’on leur veut donner le coup de lancette. J’en ay veu, si par fois leur veue se ravaloit à ces horribles aprests de la mort qui sont autour d’eux, s’en transir et rejetter avec furie ailleurs leur pensée. A ceux qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flavius, ayant par le commandement de Neron à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre, quand on le mena au champ où l’execution devoit estre faicte, voyant le trou que Niger avoit faict caver pour le mettre, inegal et mal formé : Ny cela mesme, dict il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. Et à Niger qui l’exhortoit de tenir la teste ferme : Frapasses tu seulement aussi ferme’Et devina bien, car, le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à divers coups. Cettuy-cy semble bien avoir eu sa pensée droittement et fixement au subject. Celuy qui meurt en la meslée, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent ny ne la considere : l’ardeur du combat l’emporte. Un honneste homme de ma cognoissance, estant tombé en combatant en estacade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy criant qu’il pensat à sa conscience, me dict depuis,