Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/55

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mesle lachement aux accointances qui sont dressées et entretenues soubs autre titre, comme est le mariage : l’aliance, les moyens, y poisent par raison, autant ou plus que les graces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoi qu’on die ; on se marie autant ou plus pour sa posterité, pour sa famille. L’usage et interest du mariage touche nostre race bien loing par delà nous. Pourtant me plait cette façon, qu’on le conduise plustost par mains tierces que par les propres, et par le sens d’autruy que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conventions amoureuses’Aussi est ce une espece d’inceste d’aller employer à ce parentage venerable et sacré les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comme il me semble avoir dict ailleurs. Il faut, dict Aristote, toucher sa femme prudemment et severement, de-peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la face sortir hors des gons de raison. Ce qu’il dict pour la conscience, les medecins le disent pour la santé : qu’un plaisir excessivement chaut, voluptueux et assidu altere la semence et empesche la conception ; disent d’autre-part, qu’à une congression languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d’une juste et fertile chaleur, il s’y faut presenter rarement et à notables intervalles,

Quo rapiat sitiens venerem interiusque recondat.

Je ne vois point de mariages qui faillent plustost et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides et plus constans, et y marcher d’aguet ; cette bouillante allegresse n’y vaut rien. Ceux qui pensent faire honneur au mariage pour y joindre l’amour, font, ce me semble, de mesme ceux qui, pour faire faveur à la vertu, tiennent que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage ; mais il y a beaucoup de diversité : on n’a que faire de troubler leurs noms et leurs titres ; on faict tort à l’une ou à l’autre de les