Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/126

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FRAGMENT D’UN ANCIEN MYTHOLOGISTE

« Dans une île près des Orcades, il naquit un enfant qui avoit pour père Éole, dieu des vents, et pour mère une nymphe de Calédonie. On dit de lui qu’il apprit tout seul à compter avec ses doigts ; et que, dès l’âge de quatre ans, il distinguoit si parfaitement les métaux, que sa mère ayant voulu lui donner une bague de laiton au lieu d’une d’or, il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.

« Dès qu’il fut grand, son père lui apprit le secret d’enfermer les vents dans des outres, qu’il vendoit ensuite à tous les voyageurs ; mais, comme la marchandise n’étoit pas fort prisée dans son pays, il le quitta, et se mit à courir le monde en compagnie de l’aveugle dieu du hasard.

« Il apprit dans ses voyages que dans la Bétique l’or reluisoit de toutes parts : cela fit qu’il y précipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne, qui régnoit pour lors. Mais ce dieu ayant quitté la terre, il s’avisa d’aller dans tous les carrefours, où il crioit sans cesse d’une voix rauque : Peuples de Bétique, vous croyez être riches parce que vous avez de l’or et de l’argent ; votre erreur me fait pitié : croyez-moi, quittez le pays des vils métaux ; venez dans l’empire de l’imagination ; et je vous promets des richesses qui vous étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres qu’il avoit apportées, et il distribua de sa marchandise à qui en voulut.