Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/127

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« Le lendemain, il revint dans les mêmes carrefours, et il s’écria : Peuples de Bétique, voulez-vous être riches ? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous l’êtes beaucoup aussi ; mettez-vous tous les matins dans l’esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous ensuite ; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé ; et dites-leur d’imaginer à leur tour.

« Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi : Peuples de Bétique, je vois bien que votre imagination n’est pas si vive que les premiers jours ; laissez-vous conduire à la mienne ; je mettrai tous les matins devant vos yeux un écriteau qui sera pour vous la source des richesses : vous n’y verrez que quatre paroles ; mais elles seront bien significatives, car elles régleront la dot de vos femmes, la légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. Et quant à vous, dit-il à ceux de la troupe qui étoient le plus près de lui ; quant à vous, mes chers enfants (Je puis vous appeler de ce nom : car vous avez reçu de moi une seconde naissance), mon écriteau décidera de la magnificence de vos équipages, de la somptuosité de vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses.

« À quelques jours de là, il arriva dans le carrefour tout essoufflé ; et, transporté de colère, il s’écria : Peuples de Bétique, je vous avois conseillé d’imaginer, et je vois que vous ne le faites pas : Eh bien ! à présent, je vous l’ordonne. Là-dessus, il les quitta brusquement ; mais la réflexion le rappela sur ses pas. J’apprends que quelques-uns de vous sont assez détestables