Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/30

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La plupart des gouvernements d’Europe sont monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés : car je ne sais pas s’il y en a jamais eu véritablement de tels ; au moins est-il impossible qu’ils aient subsisté longtemps dans leur pureté. C’est un état violent, qui dégénère toujours en despotisme, ou en république : la puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince ; l’équilibre est trop difficile à garder : il faut que le pouvoir diminue d’un côté pendant qu’il augmente de l’autre ; mais l’avantage est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête des armées.

Aussi le pouvoir des rois d’Europe est-il bien grand, et on peut dire qu’ils l’ont tel qu’ils le veulent : mais ils ne l’exercent point avec tant d’étendue que nos sultans ; premièrement, parce qu’ils ne veulent point choquer les mœurs et la religion des peuples ; secondement, parce qu’il n’est pas de leur intérêt de le porter si loin.

Rien ne rapproche plus nos princes de la condition de leurs sujets, que cet immense pouvoir qu’ils exercent sur eux ; rien ne les soumet plus aux revers, et aux caprices de la fortune.

L’usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au moindre signe qu’ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes et les peines, qui est comme l’âme des États et l’harmonie des empires ; et cette proportion, scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans.

Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s’est attiré la disgrâce du prince, est sûr de mourir : la moindre faute ou le moindre caprice le met dans cette nécessité. Mais, s’il avoit attenté