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488 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parfois du rêve romanesque d'une amitié qui eût déjoué les embûches, vaincu les obstacles, inventé des cryptogra- phies et des signaux mystérieux. En attendant, je n'osais pas m'aventurer dans le verger. Mais il fallut bien m'y résoudre, ayant été un beau matin chargé par mon père de porter un ordre au maître-valet.

J'avais rempli la moitié de ma mission sans avoir décou- vert âme qui vive sur la terrasse des Davèzieux, et je sortais du chalet d'opéra-comique où feu bon-papa avait prétendu associer le riche à l'utile, lorsqu'au-dessus de ma tête le " cri de guerre " éclata sur le mode le plus aigu. Et ce n'était pas un cri de guerre pour rire, comme jadis ! Au risque de se rompre le cou en tombant dans la route, Prosper, debout sur le plateau du mur, courait, gesticulait, m'invectivait. Et, comble d'horreur ! un caillou siffla près de mon oreille ; un autre alla s'enfouir dans l'herbe à quel- ques pas de moi, puis un autre... Mais je fus héroïque : sans me hâter ni me garer, je poursuivis mon chemin sous la grêle des projectiles. Calme où l'indifférence à la douleur physique avait autant de part que la dignité volon- taire. Un pierre m'eût-elle touché, je n'eusse pas senti la blessure, tellement je souffrais par ailleurs.

Il eût été maintenant facile à Marguerite de me montrer combien j'avais mal placé ma prédilection. Son triomphe me fut épargné. Elle aussi portait sa croix, laquelle était, si possible, plus lourde que la mienne. Le cœur en effet ne se trouvait pas seul atteint chez elle. L'abandon de ses amies Gilberte et Yvonne la blessait cruellement dans son orgueil. Non seulement ces demoiselles avaient depuis quelques mois abrégé et de plus en plus espacé leurs lettres, mais, sorties du Sacré-Coeur, elles ne mettaient

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