Page:NRF 1909 8.djvu/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui fallut chanter tout ce qui l'émouvait ; il ne put s'exprimer soi-même pleinement sans bien représenter la nature et les hommes, et plus son cœur s'élargit à la mesure de l'Univers, mieux il représenta les êtres dans leur vraie nature, selon leurs vraies lois. De cette juste harmonie résulte un haut degré d'illusion esthétique, et s'exprimer ainsi, c'est proprement créer ; mais une soumission à Pûbjet très lentement acquise, maintes fois en défaut, n'efface pas ce qu'un tel art a d'intimement personnel. Dilthey raisonne là-dessus en psycho- logue clairvoyant : à Shakespeare, à Dickens, jetés hors d'eux-mêmes et comme possédés par le spec- tacle du monde, il oppose Jean-Jacques, enfoncé dans ses rêves, impuissant à rien imaginer qui ne réponde aux désirs de son coeur. Goethe est un médiateur entre ces deux races d'esprits : toujours conscient de soi, capable néanmoins de se donner aux choses, mais jamais au point d'oublier leurs relations avec son âme, — toute invention chez lui débute par une émotion qui, pour s'incarner, organise tous les éléments extérieurs auxquels la relie quelque affinité. Un passage de Wahrheit und Dichtung assure que cette méthode de création, procédant toujours du dedans au dehors, fut imposée à l'écrivain par la médiocrité de son milieu: une peinture objective eût manqué d'intérêt ; " cherchant pour mes poèmes un fonds de vérité, il fallut bien le prendre dans mon coeur." Mais je

�� �