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102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Me tenait-il, malgré tout, rigueur d'un passé dont je n'étais pourtant pas responsable? Quoi qu'il en soit, son silence me mortifia et me vexa. Je regrettai mon pas de clerc. Allais-je donc à mon tour m'échauffer la bile au sujet de ces maudits arbres ?

Sur ces entrefaites, Henriette manifesta le désir de revoir le triste et cher logis de son enfance. Nous nous acheminâmes vers le Colombier avec la crainte, moins d'éprouver un refus de la part des nouveaux propriétaires que de trouver détruite la poésie sauvage du vieux manoir.

Nous gravissions le chemin communal, lorsque nous aperçûmes, venant en sens contraire, un monsieur corpu- lent au bras duquel une jeune femme s'appuyait. Celle-ci, à sa démarche lourde, à sa taille déformée, je la reconnus tout de suite ; je reconnaissais aussi la nourrice qui escor- tait le couple en poussant une voiture d'enfant. Alors, cet important et placide personnage dont la barbe de cuivre s'étalait en éventail, c'était là mon ami Prosper ! Si, pour ma part, j'avais changé dans la même proportion, il devait avoir grand mal à retrouver en moi son fidèle soldat d'autrefois ! Sa femme lui dit un mot, et il dirigea les yeux sur nous. Le cœur me battait; nous nous rapprochions les uns des autres. Qu'allait-il sortir de cette rencontre décisive ? Je ne sentais en moi que de la sympathie ; je ne demandais qu'à tendre la main à mon vieux camarade, pour peu qu'il fît seulement un vague geste. Mais les Davèzieux passèrent sans broncher à côté de nous, et nous ne nous saluâmes pas. -

Edouard Ducoté.

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