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II

Il arriva une chose surprenante : après douze années d'une telle existence, Charles Blanchard ne figurait pas au nombre des morts.

— Je ne mourrai jamais, disait-il plus tard. Si j'avais dû mourir, je serais mort dans mon enfance.

Mais s'il ne figurait pas au nombre des morts, il faisait triste figure au nombre des vivants. Lorsqu'il se tenait debout, il semblait qu'il fût incapable de porter la vie. Le poids de sa tête ntraînait son corps, son dos cédait, et sur deux jambes sans force il oscillait en tous sens, comme s'il eût hésité pendant un instant avant de savoir de quel côté il allait se laisser tomber.

— Pourquoi te balances-tu comme ça, lui disait sa mère. Il ne répondait pas plus que l'on ne répond à certaines questions ridicules que posent les enfants. Il allait tout simplement s'asseoir.

On comprenait en le voyant qu'il existe des hommes qui ne sont pas nos semblables. C'est à peine s'il avait notre forme. Ses bras étaient trop longs, son cou était trop mince, et deux jambes grêles, qui jusqu'à sa poitrine montaient, donnaient l'impression qu'il n'y avait pas en lui de place pour un ventre. Ses yeux étaient trop grands, ses yeux étaient trop bleus, celui qui eût voulu dépeindre leur expression s'y fût en vain essayé