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634 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous a faits?" "Tiens," pensa Joanny, flatté, "elle s'aperçoit que j'ai des dons. " Il reprit :

— Tout le mal est venu du morcellement de l'Empire. Le nombre des habitants avait augmenté, j'en conviens. Mais c'était assez de deux empires, l'un à l'Orient et l'autre à l'Occident, d'un Empire-Janus plutôt, présentant les deux faces du monde civilisé à la barbarie de l'univers. Pourquoi a-t-on permis à des usurpateurs, de prendre les titres de Roi d'Angleterre, de Duc de Bourgogne, de Roi de France ? Mais non, partout où sonne la parole romane nous sommes sur le territoire de l'Empire : Voyez, autour de nous, les Gaules, dans la plénitude de leur été ; voyez là-bas, Lutèce. Elle a grandi, certes, Lutèce des Parisiens, depuis le temps où l'Empereur Julien y venait passer les mois d'hiver ; — non, c'était avant qu'il devînt Empe- reur. — La population de l'Empire a augmenté : il faudra plus de fonctionnaires qu'autrefois, voilà tout. — Il y a aussi les Amériques, l'Australie, les Colonies européennes d'Afrique. Mais l'Administration qui a gouverné la moitié de l'Europe pourra bien gouverner la moitié du Monde. — Au moins, vous ne me trouvez pas ridicule ? "

Elle l'écoutait sans ennui.

— C'est que, " reprit Joanny, " lorsque j'ai parlé de cela, une ou deux fois, on s'est moqué de moi. Mon correspondant, à Paris, un dimanche, m'a d'abord écouté sans rien dire, puis il m'a conseillé de lire un roman de Flaubert, " Bouvard et Pécuchet, " pour y trouver des idées " du genre de la mienne ". J'ai bien compris, au ton, qu'il voulait plaisanter, et je ne tiens pas à lire ces livres modernes, qui ont été écrits par des auteurs qui ne seraient peut-être pas capables de traduire leurs propres

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