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LE POÈME IMPOSSIBLE 73 I

en des vers pour les empêcher de jamais mourir ; mais il sentait bien l'inconvenance d'un tel dessein, et il demeurait silencieux et stérile, sachant qu'on ne célèbre pas Dieu, et ce qu'il y a de plus noble au monde, avec le vil souvenir des roses nées du fumier et des tapis que tissèrent des esclaves.

Les voluptés qui ne quittent pas terre étouffaient le désir du ciel, et Sohrab pleurait de se voir mené par ses yeux, ses narines et ses oreilles. Ayant envoyé vers le Sultan, il lui fut répondu que l'on élèverait, au centre de son appartement, des cloisons d'un tissu très-subtil dont la transparence préserverait Sohrab enfermé ; donc le poète étendit une gaze entre son cœur et les plaisirs trop forts ; filtrées, les odeurs des cassolettes et la musique des musiciens n'effleurèrent plus qu'à peine sa sensualité, et il put enfin douter si les couleurs jadis despotiques persistaient de l'autre côté du mur de mousseline.

Des femmes aussi il s'abstint sagement, parce que leur chair attache à jamais son désir aux doigts qui l'ont touchée, et parce que de leurs embrassements une fois acceptés nul ne se délivrera plus par la solitude, — et parce qu'un seul baiser suffirait à fermer les lèvres d'un poète religieux.

Et Sohrab connut que, s'éloignant des réalités et des plaisirs, il s'approchait enfin de la sérénité qu'il faut pour chanter au-dessus des choses de la terre : si quelque ami venait vers lui, le poète se retirait

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